Réalités Entrelacées et la Tapisserie de l'Identité dans l'Exposition d'Evgeniya Grodneva
15::10::2021
Par Caroline Labove
Dans sa dernière exposition, 'Chemins Infinis : Le Voyage Féminin à travers l'Unité et la Transformation,'Evgeniya Grodneva invite les spectateurs à une expérience visuelle et intellectuelle immersive qui remet en question les notions traditionnelles d'identité et de perception. Présentée à la Galerie Radial à Strasbourg du 11 octobre 2021 au 2 novembre 2021, cette collection est une véritable démonstration de l'utilisation du motif, de la couleur et de la forme pour explorer les connexions profondes qui lient l'individu au cosmos.
L'une des œuvres les plus remarquables de cette exposition, que j’appellerai 'Motifs Incarnés,' offre un récit visuel frappant qui s'adresse directement aux thèmes centraux de Grodneva : l'identité et l'interconnexion. La composition présente une figure féminine, dont la forme est subtilement dessinée tout en étant profondément intégrée aux motifs géométriques environnants. Ces motifs, dominés par une palette de noir, blanc et rouge, semblent à la fois envelopper et émerger de la figure, créant une interaction dynamique entre le premier plan et l'arrière-plan, entre le soi et l'environnement.
L'utilisation du rouge pour remplir la forme de la figure est particulièrement significative. Dans le travail de Grodneva, le rouge symbolise souvent la force vitale, l'énergie et l'essence de l'être. Ici, le motif rouge à l'intérieur de la figure contraste avec le fond géométrique noir et blanc, suggérant que l'identité est à la fois personnelle et universelle—ancrée dans l'individu mais profondément connectée aux motifs plus larges de l'existence. La figure n'est pas simplement superposée à l'arrière-plan, mais fait partie intégrante de celui-ci, reflétant l'exploration philosophique de Grodneva du soi en tant que distinct et en même temps entremêlé avec le cosmos.
Le design géométrique lui-même, avec ses formes répétitives et imbriquées, évoque un sentiment de continuité et d'infinité. Ce motif visuel renvoie au concept kabbalistique de l'Ein Sof, l'infini, que Grodneva explore fréquemment dans son travail. L'idée que le soi est un fragment de l'infini, constamment en mouvement et en évolution, est magnifiquement illustrée dans cette œuvre. Les motifs ne sont pas statiques; ils semblent pulser de potentiel, rappelant aux spectateurs que l'identité n'est pas une entité fixe, mais un processus fluide et en constante évolution.
De plus, la manière dont la figure semble presque disparaître dans le motif renvoie au concept d'Achdut HaHafachim—l'unité des opposés. Ici, la visibilité et l'invisibilité, la présence et l'absence sont en dialogue constant. La figure est à la fois là et non là, soulignant la tension entre être vu et être absorbé par les forces plus grandes qui façonnent nos identités.
Dans 'Motifs Incarnés,' Grodneva utilise magistralement l'illusion d'optique non seulement comme un effet visuel mais comme une déclaration philosophique. Le spectateur est contraint de regarder de plus près, de discerner la figure de l'arrière-plan, devenant ainsi un participant actif dans l'œuvre. Cette interaction reflète le processus de découverte de soi, où comprendre son identité nécessite de naviguer à travers des couches de perception et d'influences externes.
Cette pièce, comme beaucoup d'autres dans l'exposition, incite le spectateur à repenser les frontières entre le soi et l'autre, entre le personnel et l'universel. C'est un rappel puissant de l'interconnexion de toutes choses, et du voyage continu de devenir qui définit l'existence humaine.
Poursuivant l'exploration de l'exposition d'Evgeniya Grodneva 'Chemins Infinis : Le Voyage Féminin à travers l'Unité et la Transformation,' nous abordons maintenant une autre œuvre captivante qui approfondit encore la narration thématique de l'identité et de l'interconnexion.
Cette pièce, que je nommerai 'Labyrinthe de Devenir,' présente trois formes féminines abstraites entremêlées avec un motif labyrinthique vif de rouge et de blanc. La composition attire immédiatement le spectateur dans un labyrinthe visuel et psychologique, où les frontières entre les figures et leur environnement sont délibérément floues.
L'utilisation du rouge dans le labyrinthe en arrière-plan, contrastée avec les silhouettes noires des figures, suggère une interaction dynamique entre l'individu et les forces plus larges qui façonnent l'existence. Les lignes blanches qui tracent les contours des figures à l'intérieur du labyrinthe font écho à l'idée que l'identité est à la fois façonnée par et façonne son environnement—une relation récursive que Grodneva explore souvent dans son travail.
Le labyrinthe, un motif récurrent dans l'art de Grodneva, sert de métaphore pour le parcours complexe du devenir. Il symbolise les chemins non linéaires que l'on doit emprunter dans la quête de la compréhension de soi et de la réalisation de soi. Dans cette pièce, les figures ne sont pas de simples entités passives perdues dans le labyrinthe; elles sont des participantes actives, leurs formes suggérant un mouvement et une interaction avec les motifs environnants. Ce récit visuel s'aligne avec le concept philosophique de l'Ein Sof, où le soi est vu comme une entité infinie et en constante évolution.
De plus, l'interaction entre les figures et le labyrinthe peut être vue comme un reflet du Tikkun Olam, le concept juif de réparation du monde. Les figures, avec leurs contours blancs, semblent être à la fois influencées par et influençant le labyrinthe—suggérant que l'identité n'est pas seulement un voyage personnel mais aussi une responsabilité collective. Chaque mouvement, chaque choix dans le labyrinthe contribue au processus plus large de guérison et de transformation, tant du soi que du monde.
L'utilisation de l'illusion d'optique dans cette pièce est particulièrement efficace pour transmettre la fluidité et la complexité de l'identité. L'œil du spectateur est attiré par les méandres du labyrinthe, perdant parfois de vue où les figures se terminent et où les motifs commencent. Cette ambiguïté délibérée pousse le spectateur à reconsidérer la fixité de l'identité, invitant à une réflexion plus profonde sur l'interconnexion de toutes choses.
Dans 'Labyrinthe de Devenir,' Grodneva combine magistralement éléments visuels et enquête philosophique pour créer une pièce aussi stimulante sur le plan intellectuel que visuellement captivante. L'œuvre incarne le dialogue continu entre le soi et l'univers, entre l'identité individuelle et les possibilités infinies de l'existence.
Poursuivant l'exploration de l'exposition d'Evgeniya Grodneva 'Chemins Infinis : Le Voyage Féminin à travers l'Unité et la Transformation,' la dernière pièce à analyser ajoute une couche supplémentaire de complexité à son récit philosophique et visuel.
La dernière pièce, que je titrerai 'Reflets Fragmentés,' présente une juxtaposition saisissante d'une forme féminine entremêlée avec un motif dynamique en noir et blanc de carrés concentriques et d'angles aigus. Cette composition capte immédiatement l'attention du spectateur par son effet visuel hypnotique, presque désorientant, qui sert de métaphore puissante pour la fragmentation et la multiplicité de l'identité.
Dans 'Reflets Fragmentés,' Grodneva utilise l'interaction de la lumière et de l'obscurité pour symboliser les dualités inhérentes à l'expérience humaine—présence et absence, clarté et confusion, unité et désunion. La figure féminine, dessinée en blanc délicat sur un fond audacieux noir et blanc, semble à la fois faire partie et être distincte du motif. Cette ambiguïté visuelle est un choix délibéré, reflétant le concept d'Achdut HaHafachim—l'unité des opposés, qui postule que des forces contradictoires sont essentielles à l'équilibre de l'univers.
Les carrés concentriques et les motifs angulaires qui dominent l'arrière-plan suggèrent un sentiment d'enfermement et de structure, mais la figure à l'intérieur semble transcender ces limites, sa forme étant à la fois façonnée par et façonnant les motifs environnants. Cette interaction entre la figure et le fond parle de l'idée de l'identité comme quelque chose qui est constamment négocié et redéfini en relation avec les influences externes. Les carrés, avec leurs angles aigus et leur géométrie répétitive, évoquent également l'idée des structures et des attentes sociétales qui peuvent à la fois contraindre et définir l'identité.
La fragmentation de la figure dans ce motif peut être vue comme une représentation visuelle du concept de Tikkun Olam, où le soi n'est pas une entité singulière et unifiée, mais plutôt une collection de parties qui doivent être réconciliées et harmonisées. L'acte de percevoir cette pièce, de tenter de 'lire' la figure dans le motif complexe, reflète le processus de découverte de soi—où comprendre son identité nécessite de naviguer à travers des couches d'influences externes et de contradictions internes.
De plus, l'illusion d'optique créée par les motifs concentriques défie le sens de la perception du spectateur, tout comme l'identité peut être fluide et multifacette, échappant souvent aux définitions simples. La figure semble osciller entre visibilité et invisibilité, reflétant le processus continu de devenir qui caractérise l'exploration de l'identité par Grodneva.
'Chemins Infinis : Le Voyage Féminin à travers l'Unité et la Transformation' d'Evgeniya Grodneva est une exploration magistrale des complexités de l'identité, de la perception et de l'interconnexion. À travers son utilisation innovante des motifs, des formes et des couleurs, Grodneva invite les spectateurs dans un monde où les frontières entre le soi et le cosmos, l'individuel et le collectif, sont constamment en flux. Chaque pièce de l'exposition, de 'Motifs Incarnés' à 'Labyrinthe de Devenir' en passant par 'Reflets Fragmentés,' offre une perspective unique sur les thèmes philosophiques qui sous-tendent son travail, encourageant une réflexion plus profonde sur la nature de l'identité et sa place dans la tapisserie plus large de l'existence.
Cette exposition n'est pas simplement une expérience visuelle mais un voyage intellectuel et émotionnel, défiant les spectateurs de reconsidérer leur compréhension du moi et des forces qui le façonnent. À travers son art, Grodneva explore non seulement les possibilités infinies de l'identité, mais met également en lumière l'interconnexion profonde de toutes choses, faisant de 'Chemins Infinis' une expérience véritablement transformatrice.
Motifs Incarnés
Huile et émail sur toile
90 x 90 cm
2019
Labyrinthe de Devenir
Huile et émail sur toile
90 x 90 cm
2019
Reflets Fragmentés
Huile et émail sur toile
90 x 85 cm
2019
a reçu son doctorat de l'Université d'Arte à Léon. Ses recherches portent sur Abel Detienne, historien de l'art, muséologue et directeur de la Pinacothèque de Paris ; plus récemment, elle a publié le livre Sans utopie il n'y a pas de réalité. Écrits sur le musée 1962-1981, d'après sa thèse de doctorat. Elle est actuellement conservatrice du Musée des Beaux-Arts de Lyon, et collabore aux projets de recherche de la Pinacothèque de Parisl. Elle coordonne également une équipe de travail sur la muséologie contemporaine pour l'ICOM – France.