Entretien avec Anastasiia Sonina. Explorer la mémoire, l’identité et l’expérimentation artistique

15::12::2021

Par Caroline Labove

Le travail d’Anastasiia Sonina explore les intersections délicates entre mémoire personnelle, histoire collective et perception fragmentée. Née en 2000 à Samara, en Russie, et actuellement basée au Royaume-Uni, Sonina traduit dans son art les complexités de l’appartenance et de l’identité dans un monde en constante évolution. Formée à la Photofusion à Londres, où elle s’est spécialisée en photographie argentique et expérimentale, ainsi qu’à la British Higher School of Art & Design à Moscou, elle a développé une pratique hybride. En combinant des photographies argentiques imprimées sur aluminium avec des couches de peinture acrylique, ses œuvres invitent les spectateurs à explorer la nature fluide et ambiguë de la mémoire et de la perception.

Sonina a récemment présenté sa première exposition personnelle à la Galerie Cinéma à Lyon, intitulée Aberrations Chromatiques. Cette exposition a été acclamée pour son approche innovante, fusionnant art visuel et matérialité pour refléter l’instabilité de la mémoire. Suite à cette exposition, elle a reçu le prestigieux prix Jeune Vague dans la catégorie 2D, récompensant la profondeur et le caractère expérimental de son travail. Sa voix artistique singulière reflète l’interaction entre son héritage russe et son expérience internationale, incitant le public à embrasser l’incertitude et la transformation.

Dans cet entretien pour Revue Visuelle, j’ai eu le plaisir de discuter avec elle de son parcours, des influences qui façonnent sa voix artistique, et des futures évolutions de sa pratique.

Caroline Labove : Anastasiia, merci de nous accorder cet entretien. Parlons d’abord de votre récente exposition à Lyon, Aberrations Chromatiques. Comment ce projet a-t-il vu le jour, et qu’a-t-il représenté pour vous ?

Anastasiia Sonina : Merci, Caroline. L’exposition à la Galerie Cinéma a été un moment clé pour moi. Cela m’a permis d’explorer en profondeur la relation entre photographie, peinture et matérialité. La série que j’ai présentée, Aberrations Chromatiques, évoque la manière dont les souvenirs se fragmentent et évoluent avec le temps. J’ai imprimé des photographies argentiques sur de l’aluminium et les ai recouvertes de peinture acrylique pour à la fois renforcer et obscurcir les images. Ce processus reflète, à mes yeux, la façon dont la mémoire se comporte—elle évolue, disparaît, puis réapparaît sous une nouvelle forme.

Labove : Votre exposition vous a valu le prix Jeune Vague dans la catégorie 2D—toutes mes félicitations ! Qu’avez-vous ressenti en recevant cette reconnaissance ?

Sonina : Merci ! Recevoir le prix Jeune Vague a été un immense honneur. Ce n’était pas seulement une reconnaissance pour cette exposition, mais aussi pour l’approche expérimentale que j’ai adoptée dans ma pratique. Le jury a apprécié la manière dont j’ai combiné photographie argentique et matériaux contemporains pour remettre en question la perception traditionnelle de ce médium. Cette récompense me motive à continuer à repousser les limites.

Labove : Revenons un peu à vos débuts. Vous avez étudié la photographie argentique à la Photofusion à Londres et l’art contemporain à la British Higher School of Art & Design à Moscou. En quoi ces expériences ont-elles façonné votre parcours artistique ?

Sonina : Mon passage à Photofusion m’a donné une solide base technique en photographie argentique, mais j’y ai aussi découvert des pratiques expérimentales qui m’ont encouragée à sortir des formats traditionnels. Le côté tactile de la pellicule, qui porte en elle des traces du temps, m’a fascinée. Ensuite, à Moscou, même si la plupart de mes études se sont déroulées en ligne, j’ai passé plusieurs mois sur place. Cela m’a permis d’approfondir ma compréhension de l’art contemporain et d’explorer des formes hybrides—en associant photographie et peinture. Ces expériences entre Londres et Moscou ont renforcé mon intérêt pour l’idée de vivre entre plusieurs mondes.

Labove : Cette idée de vivre entre plusieurs mondes semble centrale dans votre travail. Comment influence-t-elle votre pratique artistique ?

Sonina : Elle est au cœur de tout ce que je fais. J’ai toujours eu l’impression d’appartenir à plusieurs lieux à la fois, sans vraiment m’ancrer pleinement dans un seul. Que ce soit entre la Russie et le Royaume-Uni, ou entre mémoire personnelle et histoire collective, ces frontières floues se retrouvent dans mon travail. L’utilisation de l’aluminium comme surface pour mes photographies reflète cette dualité. La qualité réfléchissante du métal modifie l’image selon la lumière et l’angle du spectateur. Cela symbolise la manière dont les souvenirs évoluent avec le temps et selon notre perspective—ils ne sont jamais figés, toujours en mouvement.

Labove : C’est une métaphore fascinante. Votre utilisation de la peinture acrylique sur les photographies est également très distinctive. Comment s’intègre-t-elle dans votre processus créatif ?

Sonina : La peinture agit à la fois comme un voile et une lentille. Elle obscurcit certaines parties de l’image, mais elle ajoute aussi de nouvelles couches de sens. Cela reflète la manière dont les souvenirs se façonnent avec le temps—nous les enrichissons, les réinterprétons, parfois même les déformons. En peignant sur les photographies, j’invite le spectateur à faire l’expérience de ces transformations. C’est une manière de montrer que le passé n’est jamais figé mais toujours ouvert à une nouvelle interprétation.

Labove : Y a-t-il eu un événement particulier qui vous a poussée à explorer la mémoire et la fragmentation dans votre travail ?

Sonina : Oui, la mort de ma grand-mère en 2021 a été un tournant. Elle était la conteuse de notre famille, et sa disparition a fait naître en moi un profond sentiment de déconnexion—comme si j’avais perdu non seulement une personne, mais aussi toutes les histoires qu’elle portait avec elle. J’ai trouvé une vieille photo d’elle, craquelée et délavée, et cela m’a fait réaliser à quel point la mémoire est fragile. Cette photo a inspiré ma série Aberrations Chromatiques. Les craquelures symbolisaient la nature incomplète des souvenirs, laissant place à l’imagination pour combler les vides.

Labove : Votre travail invite à explorer la tension entre mémoire et présence. Que souhaitez-vous que les spectateurs retiennent de vos expositions ?

Sonina : J’espère que mon travail incite les gens à voir la mémoire comme quelque chose de fluide, et non figé. Les souvenirs, comme l’identité, se superposent, se fragmentent et évoluent sans cesse. Je veux que le public ressente cette idée à travers mes œuvres—qu’il réalise que rien n’est définitif, mais toujours en transformation, comme les images qui changent avec la lumière.

Labove : Votre pratique semble habiter des espaces liminaux—entre photographie, peinture et exploration matérielle. Quelles directions comptez-vous explorer à l’avenir ?

Sonina : Je réfléchis actuellement à des projets d’installation—créer des environnements où les gens peuvent se déplacer à travers des espaces fragmentés. J’aimerais explorer comment la lumière, le son et le mouvement peuvent reproduire la manière dont les souvenirs se croisent et se chevauchent. Je souhaite également expérimenter avec d’autres surfaces réfléchissantes et intégrer des éléments numériques. Mon objectif est de repousser encore davantage les limites de la perception.

Labove : Ce sont des perspectives passionnantes ! Quel conseil donneriez-vous aux artistes émergents qui cherchent à trouver leur propre voix ?

Sonina : Je leur dirais d’accepter l’incertitude. Il ne faut pas avoir peur d’explorer différentes idées et techniques, même si elles semblent déconnectées au départ. Votre voix artistique émergera au fil des expérimentations. Pour moi, cela s’est fait en combinant photographie argentique, peinture et matérialité, mais pour d’autres, cela prendra peut-être une forme totalement différente. L’essentiel est de rester curieux et de faire confiance au processus.

Labove : Merci beaucoup, Anastasiia, pour cette conversation enrichissante. C’est inspirant d’entendre comment votre parcours personnel et artistique se sont tissés ensemble.

Sonina : Merci à vous, Caroline. Cela m’a fait plaisir de réfléchir à mon travail et de partager mes idées avec vous.

Cet entretien a été réalisé pour Revue Visuelle par Caroline Labove, conservatrice et chercheuse en muséologie. Labove est titulaire d’un doctorat de l’Université d’Arte à Léon, avec une recherche centrée sur Abel Detienne, historien de l’art et ancien directeur de la Pinacothèque de Paris. Elle est actuellement conservatrice au Musée des Beaux-Arts de Lyon et coordonne des projets de recherche en muséologie contemporaine pour l’ICOM – France.

Anastasiia Sonina

Sonina Anastasiia, Horizon Eclipse, Acrylique sur aluminium avec sous-couche photographique analogue, 100 x 80 cm

Sonina Anastasiia, Fragmented Green, Acrylique sur aluminium avec base photographique analogue, 100 x 80 cm

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